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- C’est vraiment toujours, toujours la même chose.
- Quoi donc, mon grand ? Tu veux dire que tu reçois tout le temps des e-mails pourris ?
- Pourris, oui, mais tout le monde reçoit des e-mails pourris. A dire vrai, c’est autre chose qui me tracasse. Tiens, regarde.
- Je ne vois rien de particulier. Juste de la publicité et des femelles.
- C’est justement ça qui m’ennuie. Je ne demande rien, moi. Je suis seulement un type qui veut regarder ses messages, et la page d’accueil de ma messagerie est pleine de photos de salopes. Des filles qui veulent faire des rencontres et être baisées.
- Tu réagirais autrement si c’étaient des mecs…
- Je sais où les trouver, les mecs. Là, c’est tout cet étalage non sollicité qui est grave écoeurant. Ces airs qu’elles se donnent. Des sourires comme si elles avaient 42 dents et des soutiens-gorges qui éclatent. Et toutes, absolument toutes des têtes de suceuses. Franchement, un rouge à lèvres comme celui-là, tu te verrais avec ?
- Non. Sauf si je m’appelais Loana.
- C’est bien ce que je disais. Des têtes de suceuses. Elles me font penser á des pizzas toutes collantes. Et encore, surgelées. Cinq minutes au micro-ondes..
- Ce qu’il y a de plus collant, je te jure, c’est la raie. La raie gluante du vendredi. Un souvenir du pensionnat.
- C’est pourtant bon, le poisson. Et la raie est délicieuse, je trouve.
- Arrêtes, tu me ferais vomir. Tu sais que je fais des cauchemars avec des raies ? Des raies et des méduses ?
- Que veux-tu, chacun ces petites phobies……… Mais je maintiens, la raie, c’est délicieux.

Mes humeurs calmées, je ramasse sommairement les plus gros morceaux de chairs tout en prenant soin de ne pas tacher ma chemise Armani que je porte aujourd’hui les manches remontées, avec une
élégante désinvolture. Je me suis finalement moins amusé que je l’imaginais, trouvant cette décapitation somme toute trop rapide et dépourvue de difficulté, et les membres aussi me semblent
s’être détachés du tronc sans résistance réellement intéressante, comme s’ils été prédécoupés ; Bob avait sans doute voulu me prévenir en me disant tu verras, Ophélie Winter est une fille
facile.
Un peu de sang de cette truie a giclé sur mon front, m’obligeant à un désincrustage complet du visage, auquel je procède cette fois en choisissant l’exfoliant Face Scrub de chez Clinique pour ne
pas tomber dans la monotonie. Bien sûr ne pas oublier qu’un simple massage serait insensé s’il n’était pas complété d’un rinçage complet, et de même personne n’ignore que la crème donne un
meilleur résultat lorsqu’on la laisse pénétrer deux minutes, ce qui me laisse le temps d’aller ouvrir une bouteille de Moët et Chandon à la cuisine, où j’en profite pour saluer très familièrement
Arielle Dombasle qui attend depuis deux jours sur la planche à découper, en faisant preuve d’une certaine discipline puisqu’elle a reçu deux torgnoles, et j’éprouve une certaine satisfaction de
voir que ses poignets sont rouges à cause des menottes, rouges comme son visage où s’écarquillent deux yeux terrorisés dont le maquillage a atrocement coulé, on dirait qu’elle me supplie en
remuant des cils, des paupières, je ne vous comprends pas, lui dis-je en articulant, il y a du sparadrap sur votre bouche – et par pitié, je vous en prie, essayez d’avoir une attitude
positive.
M’étant ensuite très longuement masturbé sous la douche ( plus d’une heure, en fait ) je consens à revenir lui tenir compagnie, décidé à faire des choses avec elle. Pressentant que nous aurons
vraisemblablement besoin de la totalité du plan de travail, j’écarte le compotier dans lequel j’avais placé avec goût, pour elle, un pot-pourri à base de fruits exotiques et de morceaux de jeunes
chanteuses – il y en a plusieurs, toutes rencontrées plus ou moins en larmes après avoir été sorties d’un prime désastreux, leurs tronçons sont placés avec discernement, dans une subtile
communion de couleurs évoquant les plus naïves publicités de Bénetton, on ne pourra ainsi me reprocher aucune discrimination, aucune haine particulière puisque j’ai ratissé large, même si au fond
de moi je sais bien que ma composition multiculturelle manque un peu de chinoise.
Finalement, cette troisième cocaïne de ce matin était peut-être de trop ; je me fais à moi-même cette remarque en constatant l’agitation qui semble perturber mon esprit, alors qu’au réveil mes
pensées étaient clairement structurées. Brusquement paralysé par une monstrueuse indécision, je me sens incapable de déterminer de quelle façon m’amuser avec Arielle. De cela elle ne perçoit
évidemment rien car c’est avec la plus parfaite maîtrise de mes émotions que je m’adresse à elle. Arielle, lui dis-je, il faudra cligner des yeux une fois si vous savez que j’ai pas l’intention
de vous baiser mais seulement celle de vous découper, et DEUX fois si vous l’ignorez.
J’avoue ne me soucier ni de sa réponse, ni de ses gigotements car il m’apparaît à présent que je vais vraisemblablement abandonner le projet initial j’avais d’enduire de beurre de cacahuètes
l’intégralité de son corps. Non, pas ce genre de barbouillage. Continuer à l’affamer, comme je l’avais prévu ? Je n’ai plus la tête à cela non plus. Affaiblie elle me serait d’une médiocre
utilité, j’en suis à peu près certain. En quelque sorte je la désire participative, oui, c’est cela, participative, et me voici donc, animé d’une débauche créative, à califourchon sur elle, un
entonnoir à la main dans le but de la gaver d’une purée de tofu et d’amandes pilées – mets dont elle raffole, ai-je lu un jour dans Gala.
Je sens que cela va être intéressant, et l’idée supplémentaire me vient que je pourrais ou la farcir de quelque chose ou l’accommoder en soufflé – un soufflé très léger, aérien et sucré, flambé
au Grand Marnier à l’ultime seconde. Elle ne doute de rien et avale ma préparation goulûment, avec une avidité compréhensible, mais je lui interdis de me remercier en la menaçant de deux autres
torgnoles, ce qui ferait un total de quatre si je sais bien compter.
Je m’amuse assez bien avec elle, beaucoup plus en tout cas qu’avec mon invitée de l’autre semaine, une actrice qui a beaucoup gueulé, elle, et s’est considérablement débattue, ne me laissant pas
d’autre choix que de résoudre son cas d’une simple pression sur la détente de mon pistolet d’abattoir, une cruelle frustration tant je pensais pouvoir faire mieux. Je me revois jetant d’un geste
las la plupart de ses morceaux au large de la baie de Tanger, toujours très fâché contre elle et me méprisant d’avoir poussé le perfectionnisme jusqu’à réaliser d’elle un dessert amicalement
baptisé « Flan Dernier Métro ».
Et soudain, au moment même ou mon indécision m’abandonne, me voici dérangé par un intempestif gargouillis. La cuve. Je dois aller vérifier la cuve, dans la buanderie, cuve dans laquelle j’ai
récemment accompli des exploits. Bien que ceux-ci remontent à il y a seulement deux jours l’odeur qui se dégage à présent de la pièce est purement insoutenable, à tel point que je manque de
vomir. Telle une flasque méduse, la perruque à présent un peu décolérée surnage parmi les câpres, presque indécente. La marinade a non seulement tourné mais se trouve en plus dans un état de
fermentation avancée des plus répugnants, comme si, en soi, il n’était pas déjà assez désespérant d’avoir dû hausser la voix pour convaincre Marc-Olivier d’entrer dans la préparation sans un mot
et, surtout, sans extravagance aucune. Bien qu’il m’ait donné beaucoup de fil à retordre je ne suis pas sans lui trouver à présent une intrigante humilité. Pour tout dire, il me semble même
dorénavant très différent de l’arrogant pou syphilitique que j’ai dû bousculer un peu, pour qu’il obtempère.
En comparaison, Arielle me semble s’être montrée fort peu dérangeante. Toujours étendue devant moi, telle une saucisse consentante, elle m’inspire une soudaine mansuétude qui ne se renouvellera
pas. Ses bonnes manières méritent d’être récompensées. Je sens qu’il n’y aura pas de soufflé, de toute façon je ne me sentais pas réellement inspiré. Il semble que je sois à son égard dans de
bonnes dispositions. Une quatrième puis un cinquième ligne ne parvenant pas à me faire changer d’avis, je choisis donc de la laisser partir telle quelle, un peu cabossée. Dans un état de parfaite
hallucination je l’entends à peine pousser des cris dans la rue, parlant de je ne sais quel fou sadique auquel elle vient d’échapper par une ruse.
Je retourne ensuite sous la douche, donnant au passage un coup de pied négligeant dans un autre morceau d’Ophélie qui traînait. Dans une sorte d’Ennui Suprême je me refuse à décrocher le
téléphone et filtre les appels, dont ceux d’une amie qui présente les journaux télévisés le week-end sur une grande chaîne privée et s’ennuie depuis qu’elle se trouve séparée de son compagnon, un
acteur. Elle désire savoir si le dîner auquel je l’ai invitée ce soir tient toujours. Je le suppose. Qui sauve un homme sauve le monde, je le sais bien, mais je ne désire pas pour autant renier
ma nature profonde, dont seule une faiblesse passagère vient de m’écarter.
P.S : ne pas oublier de décommander Valérie Damido, avec qui j’ai rendez-vous pour mon loft. Lui demander si elle peut après-demain, car aujourd’hui je me sens un peu débordé.
D’abord, en tout premier lieu, changer d’identité. Faire comme si je m’appelais Jean-Jacques, me mettre dans sa peau et prendre son apparence, après tout des fois il me prête sa voiture et vis versa, ça ne pose jamais de problème, c’est même comme ça depuis des années, Jean-Jacques est mon seul vrai ami, ma doublure, la principale différence entre lui et moi étant qu’il aime les femmes.
Ça ne pose aucun problème. Ça n’en a posé qu’un toute petit, une fois. Et là je veux parler du soir où nous l’avons fait - à son initiative, pas la mienne. Il
m’avait toujours dit qu’un jour il essaierait, pour voir, et que, tant qu’à faire, ce serait avec moi histoire de ne pas trop mal tomber. Je pensais bien sûr qu’il déconnait, Jean Jacques est
quelqu’un qui pratique un humour à froid. Mais non, il était très sérieux.
Si c’était bon ? Franchement, oui, et volontairement je n’en dis pas plus. Après on est resté plus de trois mois sans se voir. Il m’a dit qu’il sentait le risque de basculer de l’autre côté, et
que ça, ça n’était pas prévu, pas inscrit sur son plan de vol. Il ne voulait pas être détourné de sa vocation de séducteur, et depuis on n’en parle plus.
Je l’ai appelé hier et je lui ai dit Jean-Jacques, je voudrais me mettre à ta place. Juste deux heures. Le temps d’écrire un truc. Tu sais, ta soirée à Londres. Je
voudrais faire comme si ça m’était arrivé à moi, parce que, sincèrement, sur ce coup-là je suis vert de jalousie. Je voudrais voir, pour une fois. Et, évidemment, il m’a répondu bien sûr, vas-y.
Alors voilà, c’est parti. Le temps de passer une ligne, je me transforme en Jean-Jacques.
Londres. Je suis à Londres. Invité dans cette ville parce que je suis un homme qui en connaît un rayon. Si vous voulez tout savoir je travaille dans l’uranium. Mais
c’est tout ce que vous saurez. Je n’ai pas le droit d’en dire plus. Tenu au secret, clause de confidentialité. Mon contrat de travail stipule que si j’étais marié je serais dans l’obligation de
raconter des bobards à ma femme pour ne pas dévoiler la nature exacte de mes travaux. Ce n’est donc pas à elle que je mens, puisque je suis célibataire.
Je raconte des salades aux filles que je drague. Comme je n’aime pas me répéter, je m’oblige à varier à chaque fois. Je ne dis rien de précis. Je brode. Je
m’arrange toujours pour rester dans le vague. Des allusions. Des généralités. Quand je suis à court d’arguments, je dis que je suis dans l’énergie. Mais ça me fatigue. Les filles veulent toujours
savoir ce vous faîtes. Précisément. Elles vous regardent d’un air très spécial, ça s’appelle faire plus ample connaissance, et elles finissent toujours par lâcher la question qui tue : Et vous
êtes dans quoi ? La dernière fois, j’ai balancé comme ça que j’étais radioactif. Vous n’allez jamais me croire, mais la fille a cru que j’étais sur Skyrock. Je n’ai pas souhaité aller au-delà du
deuxième verre.
Bon, allez, pour une fois, je vais cracher le morceau. Je suis savant atomiste. Je suis ici, à Londres, pour rencontrer des gens qui comme moi, sont spécialistes de
l’uranium 235. La bombe, c’est nous. Je ne souris pas beaucoup parce que je fais un métier terrifiant. Je travaille dans la dissuasion. Chez moi, tout est dans la concentration. Pas le droit
d’avoir les doigts qui tremblent.
Je ne souris pas, mais je suis un homme qui plaît aux femmes. A une certaine époque j’ai fait du sport à outrance, et ça se voit. J’en fais moins, aujourd’hui,
parce que je me suis bousillé le dos et flingué les genoux. Mais je tiens toujours la forme. A quarante et quelques piges, je suis vaguement heureux de ne pas être une sorte de vieux déchet.
On a eu trois jours de réunion archi-confidentielle, j’ai une chambre potable au Bloomsbury Hotel, et ce soir je suis de sortie. J’ai plus ou moins sympathisé avec un autre savant dont le prénom
est Paul, il a la trentaine, une bonne tête. Il y a un cocktail chez ses parents. Un cocktail suivi d’un dîner et il vient juste de leur téléphoner pour leur demander de rajouter un couvert. En
prime, qu’il m’a dit, il me réserve une petite surprise.
Déjà une trois quarts d’heure qu’on est là. Il m’a présenté à des gens, environ deux douzaines, la crème de la crème de la meilleure société de Londres mais pour
moi ce n’est qu’un détail, j’ai serré ces mains-là sans plus d’enthousiasme que si je vidais un poulet. J’ai réussi à sourire une fois, quand Paul m’a présenté comme un collègue à lui. Un
financier spécialiste des placements à longs et moyens termes. J’ai souri, mais j’espère qu’on ne me demandera aucun conseil, aucun avis.
Non, on ne me demande rien. D’ailleurs, personne n’a l’air de faire attention à moi, et c’est très bien comme ça. Je perçois dans l’assistance une discrète attention. Des chuchotements
d’impatience. Les gens parlent à voix basse en regardant vers l’entrée. Non, Elle n’est toujours pas arrivée. Oui, il est absolument prévu qu’Elle vienne. Elle est simplement retardée. Elle. Qui
ça, elle ? Paul me répond qu’il s’agit de sa fameuse petite surprise, et qu’il me la présentera en personne. Dans la vie, je ne vois vraiment pas ce qui pourrait me surprendre. Peut-être quelque
chose qui serait mille fois plus puissant que l’énergie de dix bombes H. Ce truc, ce serait un morceau de soleil qui tombe sur la terre en faisant crac.
Et là voilà. Tous les visages convergent vers elle. Sauf le mien, puisque j’entends rester un professionnel du non – étonnement. Grande, j’avais entendu dire qu’elle l’était. Et elle l’est. Un
mètre quatre-vingts. Plus les talons. Une démarche époustouflante, élancée et sans manières. Elle est vêtue très simplement parce que c’est le genre de femme à qui le moindre machin va bien. Une
espèce de petite robe noire froissée, très peu de maquillage. L’air faussement embêté et confus d’une dame qui est désolée d’arriver en retard, mais qui l’a fait exprès pour ménager ses effets.
Elle sait y faire. A peine entrée, elle distribue des signes de tête et des éclaboussures de sourire à qui en veut. Puis, visiblement, il y quelqu’un qu’elle reconnaît et vers qui elle avance à
grands pas. Ce quelqu’un, ce n’est autre que Paul, à côté de qui je me trouve. Il est le premier qu’elle vient saluer. C’est évident qu’ils se connaissent plus que bien, depuis longtemps même. Je
ne pense pas que ce soit une truqueuse. Puis, le plus simplement du monde, Paul se tourne vers moi et, alors que je m’efforce de ne pas être éclaboussé, il me dit :
- Jean-Jacques, je te présente Sigourney Weaver. Elle me connaît depuis que je suis tout petit.
Un peu plus tard dans la soirée, vers la troisième ou la quatrième coupe de Champagne, là voilà qui arrive vers moi. Seule. Je ne suis pas vraiment étonné. J’ai
bien vu comment elle me regardait. Elle a une façon de fendre la foule très posée, très intéressante, comme si les gens s’écartaient d’eux-mêmes, docilement, et maintenant ils semblent comprendre
qu’ils doivent nous laisser en tête à tête, parce que nous devons bavarder. Je ne suis pas seulement radioactif, j’ai aussi une certaine dose de magnétisme, et je me garde bien de remarquer le
petit soupir de soulagement qu’elle pousse en s’asseyant à côté de moi. Elle a réellement des jambes démesurées, et exquises. Son cou, aussi, est très bien.
- C’est pas toujours facile, qu’elle fait comme ça. On est toujours un peu obligé d’aller vers les gens. On se distribue et on s’éparpille.
- Je vois ça, je réponds d’un air très sobre. Dîtes donc, tout le monde a l’air de vous connaître ici. Excusez ma question, mais vous êtes … connue ?
- Attendez, vous voulez êtes en train de me dire que … Je voudrais pas être arrogante, et d’ailleurs je ne le suis pas. Mais, oui, il se trouve que je suis …
connue. Célèbre, même. On peut dire les choses de cette façon.
- Ah bon. C’est comment votre nom, déjà ?
- Sigourney Weaver. Sigourney, ce n’est pas mon vrai prénom. C’est celui d’un personnage secondaire dans Gatsby le Magnifique. La tante de la joueuse de tennis.
Vous avez lu ?
- Oui, il y a longtemps. Sur les conseils d’un copain à moi. Je me rappelle la joueuse de tennis, mais sans plus. Et j’ai vu le film à la télé il y a quelques
années. Un film ennuyeux, malgré Redford. Qu’est-ce que vous faîtes donc pour être si connue ?
- Du cinéma, justement. Je suis … actrice. Enfin c’est ce que je croyais, jusqu’à aujourd’hui.
- Alors je suis désolé, vrai de vrai. Je ne vous ai… jamais vue. Vous ne me dîtes rien du tout. Ni de face, ni de profil. Vous faîtes quel genre de films ?
Intimiste ? De la romance ?
- Plutôt des films d’action. Je tue des monstres qui bavent. Mais vous êtes un collègue de Paul, ça ne m’étonne pas si vous n’êtes pas client. Je vous imagine
surtout en train de regarder des films sérieux.
- Vous savez, la finance, ça n’oblige pas nécessairement à voir des films français ou suédois.
- Pas la peine de mentir, Jean-Jacques. Je sais exactement quel genre de boulot vous faîtes et pourquoi vous racontez des sornettes. Mais, bon, c’est si drôle que
vous ne me connaissiez pas. C’est si rare. Si inhabituel. Partout où je vais on se retourne sur moi, et vous rien du tout. Aucune réaction. C’est totalement…
- C’est totalement quoi ?
- Je peux vous faire une confidence ?
- Si ça vous dit…
- Et bien, je trouve ça totalement troublant. Voilà, c’est dit. Troublant et vachement intimidant.
- Moi, je vous trouble ? Je ne peux pas croire ça.
- Vous devriez. C’est très exceptionnel, rencontrer un homme séduisant ET intelligent ET qui ne sache pas qui je suis. Ça me change tellement de tous ces types. Je
connais des actrices américaines qui tomberaient pour beaucoup moins que ça...
- Les actrices américaines tombent facilement ?
- Elles sont en général très, très vulnérables. Surtout lorsqu’elles voyagent seules. Il suffirait parfois d’un rien. Mais je ne peux pas donner de
noms.
- En somme, vous ne pouvez parler que de vous.
- Oui, vous avez compris. Notre conversation est en train de glisser, hein ?
- En ce qui me concerne, ça me semble sous contrôle. Les voyants ne sont pas encore dans le rouge.
- Il faut être deux, pour perdre le contrôle ?
- Ce n’est pas une nécessité, mais c’est mieux.
- Vous avez sans doute raison. Et il y a sans doute une …Madame Jean-Jacques. Une femme que j’imagine comblée. Je redemande deux autres coupes ?
- Oui, pourquoi pas. Non, aucun fil à la patte.
- Un grand garçon célibataire, c’est ça ? Et comment tuez vous le temps ?
‘- Beaucoup de rugby. Un peu d’aviron. Et j’ai lu absolument tout Simenon.
Les gens nous regardent. Je ne sais pas depuis combien de temps nous parlons. Je sais seulement que je me sens bien avec cette fille. Une belle voix. Remarquablement intelligente pur une actrice.
Ça va être l’heure de passer à table. Elle me dit que nous ne serons sans doute pas placés côte à côte. Mais bon, c’est comme ça. En tout cas, elle est rudement heureuse de m’avoir rencontré.
Moi, un type qui ne va pour ainsi dire jamais au cinéma. Bon, là, il faut quand même que je rectifie le tir. J’y vais un peu, je lui dis. Des fois. Et, juste par curiosité, avant de se lever,
elle me demande quel genre de films j’aime. Je sens que c’est la première fois que je vais sourire depuis longtemps, et je lui réponds très calmement, en deux syllabes, d'une voix très
neutre :
- Alien.

Vers treize heures, alors qu’il venait de terminer le rangement des livres et que le ciel s’était sensiblement dégagé, il sentit monter en lui le besoin familier d’aller voir la côte. La côte, l’estuaire : il employait souvent ces mots vagues pour désigner le village de bord de mer où il avait grandi, comme s’il se trouvait dans l’impossibilité de continuer à l’appeler par son nom depuis que la maison de ses parents avait été vendue. Dans une année normale, il s’y rendait trois fois en moyenne : une au tout début de l’été avant l’arrivée des vacanciers, une dans la première semaine de l’automne et une enfin en plein milieu de l’hiver, de préférence un jour de tempête. Ces visites étaient en général non préméditées, décidées au dernier moment et à chaque fois elles répondaient à une impulsion donnée. Il pouvait par exemple éprouver le besoin précis et soudain de revoir son ancienne école, ou encore celui de marcher sur sa plage – sa plage, car depuis son plus jeune âge il avait toujours considéré qu’il en avait une : une plage qui n’appartenait qu’à lui et que tout évidemment distinguait des autres plages.
Invariablement, lorsqu’il revenait au village, il se nourrissait d’observations qui reflétaient les traces physiques du passage du temps. A une certaine époque, il se trouvait encore quelques
commerçants dont le visage lui disait vaguement quelque chose, mais aujourd’hui, lorsqu’il entrait dans tel restaurant, au bureau de tabac ou même à la poste, c’était toujours par de purs
inconnus qu’il était accueilli. La pharmacie avait déménagé deux maisons plus loin : elle occupait désormais l’emplacement de celle des deux boulangeries qui avait fermé et dans les murs qu’elle
occupait à l’origine s’était installée une agence bancaire. Un restaurant très à la mode avait ouvert directement sur la plage ; il était question du projet que la municipalité avait de raser les
bâtiments de l’école publique. On disait qu’une résidence de très haut standing devait être érigée sur place et qu’un nouveau groupe scolaire ultramoderne serait construit un peu à l’écart du
bourg.
A chacun de ses passages, désormais, il se faisait l’effet d’être un inconnu, certainement même un étranger pour les gens qui habitaient le village depuis une dizaine d’années seulement. A la
porte des maisons ou des magasins, à la terrasse des cafés, plus personne pour le saluer ou lui adresser ne serait-ce qu’un simple signe de tête. L’épicerie où sa mère l’envoyait faire des
courses le dimanche matin n’existait plus, et il en allait de même pour la boucherie, la droguerie.
Une seule fois, sur l’esplanade qui faisait face à la mer, il avait croisé une ancienne camarade de classe. Ils étaient tombés nez à nez, si bien qu’il n’avait pas pu l’éviter et avait dû
l’écouter, car elle était très désireuse de bavarder. Elle se trouvait sur place pour quelques jours, principalement pour rendre visite à son frère qui habitait toujours dans le secteur, et lui
avait appris qu’elle vivait désormais en Afrique. Dans quel pays, il n’avait pas jugé utile de retenir ce détail. Elle semblait heureuse de le revoir alors qu’à lui ces retrouvailles ne faisaient
ni chaud ni froid. Il avait prononcé quelques mots pour ne pas paraître idiot, évoqué quelques souvenirs scolaires d’une grande banalité. Pour dire la vérité il ne s’était jamais senti de réelles
affinités avec elle, le seul point qui les liait étant selon lui qu’ils figuraient l’un et l’autre sur une seule et même photo d’école.
Il avait le souvenir précis que dans son enfance ses parents étaient de très loin le ménage le plus jeune dans leur rue. Les voisins les plus proches et aussi la plupart des habitants du quartier
étaient sans exceptions des veuves, des couples de vieux. Puis un jour la situation s’était inversée, ses parents étant devenus des vieux à leur tour, des vieux qui voyaient approcher l’extrémité
de leur vie et avaient donc une certaine façon d’être attendris lorsqu’ils entendaient des enfants en bas âge jouer dans le voisinage. Un quart de siècle, finalement, c’était une balançoire qui
disparaissait d’un jardin pour être remplacée par une autre dans celui d’à côté.
La maison, il arrivait selon les variations imprévisibles de son humeur qu’il éprouve le besoin de la revoir, par pure curiosité, ou bien au contraire qu’il fasse un détour pour l’éviter. Il ne
savait jamais à l’avance. C’était un petit couple de fonctionnaires qui l’avait achetée, des gens propres et assez fades qui à peine installés l’avaient tellement transformée que Collier avait
parfois du mal à la reconnaître. C’était là leur droit le plus strict, il le savait. Et sûrement aussi ces travaux avaient-ils une parfaite légitimité, car la maison, construite selon les
standards désuets des années cinquante, offrait sans doute des volumes trop rudimentaires. Combien de fois avait-il entendu sa mère déplorer le manque de luminosité du salon, celui encore plus
flagrant de la salle à manger ? Alors, oui, tout cela avait une raison d’être. Il comprenait que les nouveaux occupants aient fait percer des ouvertures supplémentaires même s’il était d’avis que
la façade s’en trouvait défigurée. Un étrange visage à trois yeux. La fenêtre de la cuisine, considérablement élargie, n’était plus la même fenêtre éclairée derrière laquelle, les soirs
d’automne, il apercevait la silhouette de sa mère lorsqu’il rentrait du lycée vers dix-huit heures, alors qu’il faisait déjà presque noir.
Il avait perdu tout droit de regard sur la maison, cela ne se discutait pas, mais sur le jardin, ou plutôt sur ce qu’il était advenu du jardin, il émettait plus que des réserves. Rosiers, lupins,
pivoines, sans compter encore les douzaines d’autres espèces végétales qui faisaient l’admiration des passants : il avait constaté un été que tout cela avait disparu pour être remplacé par un
gazon triste qui manquait d’eau et tirait sur le jaune – un jaune terne et pisseux. Mais, dans un sens, sans doute cela était-il préférable ainsi.
Parfois, dans ses pensées, il arrivait qu’il entende encore l’écho du téléphone et la voix de l’infirmière qui l’avait appelé en pleine nuit quelques minutes seulement après le décès de sa mère.
Une voix amicale, douce et presque musicale, qui tempérait les effets dévastateurs de la gueule de bois qu’il traînait depuis la veille. Il avait bu sans discontinuer depuis le début de
l’après-midi jusqu’au soir, la première gorgée ingurgitée dans le premier café venu alors qu’il sortait de l’hôpital. C’était le jeudi de la semaine de Pâques et le ciel était d’un bleu parfait.
Quatre ans que sa mère se battait simultanément contre deux maladies, et ce jour-là, devant lui, sans avoir à prononcer un seul mot elle lui avait transmis le message qu’elle arrivait au terme de
son chemin. Encore quelques heures, une rotation terrestre, les derniers mètres – et elle préférait les franchir sans accompagnement d’aune sorte. Sa voix, encore audible les jours précédents,
n’était plus qu’un souffle absorbant ses dernières particules d’énergie. Aucune surprise pour lui donc lorsque l’infirmière avait téléphoné. Il avait su dès la première sonnerie, avant même de
décrocher.
La tombe se trouvait presque à l’entrée du cimetière, une tombe sobre de granit gris, sans croix, et de son emplacement même en regardant vers le sud on apercevait une portion d’Atlantique d’un
bleu scintillant ou d’un gris prononcé selon les jours – mais au moins c’était un cimetière d’où l’on voyait la mer et qui, de ce fait, n’avait rien de glacial. A chacune de ses visites Collier
se sentait en paix, il trouvait même que l’endroit avait quelque chose d’agréable et qu’après tout il constituait un but de promenade comme un autre. Des générations étaient enfouies là qui
l’avaient connu dès son plus jeune âge, et cela explique sans doute qu’à chacun de ses passages il avait la curieuse impression de se sentir le bienvenu, accueilli par des murmures bienveillants.
Bien sûr, il ne pouvait pas feindre d’ignorer que la tombe avait un peu perdu de son intimité depuis que son père avait rejoint sa mère. Certains jours, il jugeait sa présence gênante, pour ne
pas dire encombrante, comme si maintenant encore il continuait d’être ce qu’il avait toujours été : un homme qui savait tout et avait un avis sur tout. Parfois, pour faire abstraction de ce
rajout, Collier disposait les potées de chrysanthèmes d’une certaine façon pour que le haut des touffes masque son nom gravé en lettres dorées. Il n’avait pas spécialement honte de cette petite
mesquinerie. Pas plus qu’il ne se tenait rigueur d’interpréter comme un signe de justice posthume les circonstances si différentes dans lesquelles s’étaient déroulées les obsèques de ses parents
: par un clair matin sec et ensoleillé pour sa mère, dans la boue et sous les trombes d’eau de novembre pour son père.
- Et tu ne penses pas revenir sur ta décision ?
- Aucune chance. Et puis tu sais, ça fait déjà deux ans. Alors à ce stade-là, c’est un état de fait.
- C’est raide, quand même. Deux ans sans mettre les pieds une seule fois dans un bar gay. Petite baisse d’hormones ?
- Même pas. J’en avais grave ma claque de tomber sur des taches ou des microcéphales. Parce que, pour dire les choses comme elles sont, soit un mec à un cul, soit il a un cerveau.
- C’est pas un peu catégorique comme jugement ?
- C’est juste mon expérience. Un cerveau et un cul en même temps, ça ne court pas les rues.
- Tu sais quoi ? C’est glaçant, ta façon de voir les choses.
- Mais non, mon grand. Je te jure qu’un bon gros balaise de ton genre de temps en temps, ça réchauffe. Comme secousse, ça me va parfaitement.
- Et le mariage des homosexuels, tu en penses quoi ?
- Rien. Si ça les amuse d’être aussi ringues que les hétéros de base, c’est leur droit le plus strict. Mais franchement, vouloir être reconnu et accepté, ce que je peux m’en balancer.
- Mais alors, qu’est-ce que tu fais le soir si tu ne sors quasiment plus ? De la fonte et des abdos ?
- Je prends la bagnole. Je fais cinquante bornes pour trouver un trou perdu et je regarde les étoiles avec mon télescope. En ville, il y a trop de lumière.
- Les étoiles ?
- Oui, ou bien les cratères sur la lune. Mon préféré, c’est le cratère Trisnecker. D’ailleurs, il faut que je te laisse. Il fait nuit, c’est bientôt l’heure.
- Et si je t’accompagnais ? Je veux dire : si je t’accompagnais et si je jurais de ne rien dire de débile ?
- On peut peut-être faire un petit essai, si tu sais tenir ta langue….
Décembre 1986. Température extérieure huit degrés en dessous de zéro.
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Un local surchauffé quelque part dans le milieu d’un très long couloir au premier étage d’une administration berlinoise, arrondissement de Schöneberg. En quelque sorte, je suis face à mon destin. Ma carrière va se jouer ici, dans les minutes qui viennent. Je n’en suis que trop conscient. Comme on dit vulgairement, ça passe ou ça casse.
Je ne connais pas le latin, et je le déplore. Dans les pages roses du Larousse il existe peut-être une citation sur l’absurdité
de la Condition Humaine. Quelque chose qui commencerait par Ad Absurdum, mais je ne connais pas la suite. Cette citation, j’aimerais la réciter ici à haute voix en m’imprégnant de sa
signification ; cela habillerait sans doute cette triste pièce. Mon horizon en serait sans doute élargi, lui aussi.
Du monde extérieur, je n’aperçois que l’étroite vue que m’offre une fenêtre bouchée. Des façades d’immeubles, des arbres nus
sous le vent et la neige, les notes de musique du Marché de Noël de l’autre côté de la rue. Un orgue de barbarie qui joue Berliner Luft. Des odeurs de pain d’épice tout chaud et de Pfefferkuchen
; on dirait qu’il va neiger, oui, je pense qu’il va neiger mais cela ne me console pas réellement. S’il neige, et si je m’en sors, j’irai marcher dans le Tiergarten pour me remettre de ces
émotions.
Ou peut être une citation sur la solitude. La chanson de Nicoletta ? Non, ça n’irait manifestement pas puisque selon cette
chanson la solitude n’existe pas. Je le sais, moi qu’elle existe. Je me sens aussi seul que Robert Neville dans Je suis une Légende. Oui, il y a de ça. Neville entouré de vampires voulant son
sang. Et moi aussi, acculé, enfermé, ne sachant que trop bien ce qu’on attend de moi. Pire encore : je ne suis pas un personnage de fiction. Les monstres ! Pourquoi ? Pourquoi moi
?
Penser à une petite musique légère, cela devrait m’aider. Françoise Hardy. J’écoute de ma musique soûle à rouler par terre.
Non, pas celle-là. Je suis privé de toute liberté de mouvement.
Des crachotements dans le haut parleur. Frau Überbrück est demandée à l’accueil. On l’appelle deux fois. Au dessus de ma tête,
dans ce lugubre dédale d’escaliers, une porte qui se ferme d’un claquement. Des bruits de pas. Peut-être ceux de la dame qu’on vient d’appeler. La porte d’un ascenseur. J’aurais dû apporter un
livre pour patienter. Je n’avais pas prévu cette attente. Puis le haut-parleur qui recommence à diffuser les Concerto Brandebourgeois. Pas réellement ce que je préfère chez Bach. Mais, stricto
sensu, c’est le cadet de mes soucis.
Je vais m’en sortir. Je n’ai pas le choix. Je vais réussir cette … mission, je ne vois pas d’autre mot. Mais, ciel, j’ai si peu
de temps. Ces bureaux qui ferment dans un quart d’heure. Ce délai que je ne peux dépasser.
Ad Absurdum ad Libitum, ça pourrait coller comme ébauche de citation. Enfin moi ça m’irait. Me concentrer. Me dire qu’un jour
j’ai vu pire. Plus absurde. Me dire que je m’en suis sorti. Me repasser le scénario pour tuer le temps.
Plus absurde ? Oui, il y a un an. Lorsque j’habitais encore Nantes. C’était pas mal non plus. Mais je n’ai pas flanché. Je
revois la scène. Midi trente. Je suis rentré déjeuner à la maison. Il fait très froid aussi ce jour-là. Un début d’hiver très précoce. J’habite un appartement au sixième étage, exposé plein sud.
Les rayons du soleil sont bas et tapent directement, cela explique que j’enlève mon pull, mon blouson.
Ce qui va me perdre, ce jour-là, et réellement m’angoisser, c’est un détail idiot. Une envie de manger quelque chose de précis
le soir au dessert. Du riz au lait maison, avec des petits raisins de Corinthe et de la fleur d’oranger. J’ai le temps, en un peu plus d’une heure ? Oui, je décide que je l’ai. Et c’est parti !
La casserole sur la plaque électrique. Deux litres de lait. Du bon sucre roux. Et, comme je pense à plusieurs choses en même temps, je réalise que j’ai omis de regarder si j’avais du courrier
dans la boîte, en bas.
A l’époque, je suis un grand jeune homme avec des mouvements un peu désordonnés. Des gestes d’une grande amplitude, beaucoup
d’énergie, pas toujours la cervelle en position marche. En tout cas, l’interrupteur n’est pas dans la bonne position ce jour-là.
Magnifique de désinvolture écervelée, je m’élance donc vers l’ascenseur dans une chemise noire que je porte ce jour-là avec une
cravate en soie gris perle. Et zou ! Ça, c’est de la précipitation, de la belle bêtise, parce qu’une fois arrivé en bas, je m’aperçois que j’ai laissé les clés en haut, à l’intérieur, et je me
sens nu comme un ver parce que maintenant la porte de l’appartement s’est refermée. Mais tout va s’arranger, je me dis. Il faut que tout s’arrange, puisque j’ai mon riz au lait sur le
feu.
Je sonne chez la voisine du dessous, une veuve remariée à un veuf, charmante, distinguée, et qui me considère comme un garçon
bien sous tous rapports – la pauvre, si elle savait, si elle se doutait, si elle avait ne serait-ce qu’une vague idée. Et je lui raconte. Je lui dis qu’il faudrait juste que je passe un coup de
fil, pour récupérer les clés de secours. Je ne veux surtout pas appeler un serrurier en urgence, je sais par expérience combien ça coûte, je me suis promis et juré que plus jamais je ne laisserai
quatre cents balles à un type qui ouvre une porte en trente secondes. J’ai des principes – et accessoirement, j’ai déjà dépassé mon découvert
autorisé.
C’est une femme très concrète, très pragmatique, qui comprend immédiatement dans quelle merde je suis. Bien sûr, que je peux
donner tous les coups de fil que je souhaite. Mais je suis un voisin si agréable et si calme – on croit rêver – que, pour moi, elle veut faire encore plus. Ayant compris que je suis en chemise,
car c’est une femme intelligente et très fine, elle me tend un blouson de son fils, car dehors il gèle. Elle s’excuse même qu’il ne soit pas à ma taille et m’oblige à accepter un billet de 50
francs, au cas où par exemple je me trouverais dans l’obligation de prendre un taxi. Ça va d’ailleurs être le cas.
Et je téléphone au propriétaire, qui m’a récemment demandé le double des clés car il prévoit de faire repeindre les volets. Et
il me donne l’adresse du peintre, à l’autre de bout de la ville. Et j’y cours, pour me rendre compte une fois sur place que la peintre a déménagé, à un autre bout de la ville, très loin, et jà
aussi j’y cours, je pense à mon riz au lait, je suis archi serré dans le petit blouson, il fait froid, je préviens au travail que je serai à la bourre, et est-ce que l’appartement va brûler
?
Non, pas d’incendie. Mais pas de riz au lait non plus. La casserole, calcinée. De la fumée noire partout, une odeur de cramé
qui mettra des jours à se dissiper. J’ai eu très chaud. J’ai un peu failli mettre le feu à l’immeuble.
Retour à Berlin. Cette situation-là aussi, je vais m’en sortir. Il faut. Je suis toujours dans ma triste petite pièce. Il y a
10 jours que je viens de commencer à travailler. Dans la restauration. J’ai trouvé le job en cherchant. J’ai trouvé un appart en cherchant. J’ai un permis de séjour tout frais. J’ai passé les
obstacles de toutes les formalités. Sauf une, qu’il me reste à finaliser.
L’administration dans laquelle je me trouve est le laboratoire d’arrondissement qui est le seul et l’unique habilité à me
délivrer la « Carte Rouge », indispensable à toutes les personnes travaillant dans ce secteur professionnel. Aucun autre établissement ne peut me fournir ce document. Le laboratoire va fermer
dans dix minutes. Sans carte rouge, je ne peux pas continuer à travailler. La situation est cruciale, critique.
La visite médicale, outre un examen général assez approfondi, comporte une radio des poumons et deux prélèvements effectués à
une semaine d’intervalle. Le premier s’est très bien passé. J’ai donné ce qu’on voulait de moi sans difficulté, et j’ai déposé la substance en question dans un petit tube en plastique, sans me
salir les doigts, à l’aide de la petite cuiller qui sert également de bouchon. Pour ce deuxième prélèvement, je ne peux pas. Impossible. Je souffre d’un grave et très inhabituel problème de
blocage. Il y a une heure que je suis enfermé dans les toilettes, incapable de donner ce que l’on attend de moi. Les minutes passent, je sens que je ne vais pas pouvoir conserver mon emploi.
J’angoisse en entendant les secrétaires quitter une à une leur bureau. Ah, Facile pour elles d'aller en courant joyeusment vers le congé de Noël qui approche ! Plus que cinq minutes. L’heure de
la fermeture, imminente. Je suis seul dans une immense nef. Toujours rien. Mon avenir professionnel me semble très compromis. J’en pleurerais. Ceci est réellement, réellement très absurde. Je
pense même que je vais être reconduit à la frontière.
Mais non, car soudain, trente secondes avant le temps qui m’est imparti, alors que j’avais renoncé à tout espoir, voici que
retentit une douce musique libératrice –un hymne très suave. In extremis, j’ai sauvé ma situation. Cette journée est (presque) la plus belle de ma
vie.
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- Des millionnaires, dans la salle ?
- Pas facile à dire. On ne les reconnaît pas toujours.
- Tu l’as dit. Et des fois, ils se camouflent.
- Des planqués, ma chérie. Comme si on allait leur sauter dessus.
- Enfin moi, ce soir, je ne risque pas de leur faire grand mal. Je suis archi-serrée et toutes mes coutures menacent de péter. Presque impossible de bouger.
- Surveille ta ligne, je me tue à te le répéter. A quoi bon t’empiffrer ? Pour en revenir à notre sujet, je trouve que les types commencent à se méfier.
- Mais quels types ?
- Mais les millionnaires, ma chérie. Tu suis l’actualité ou quoi ? Ils se planquent. On dirait qu’ils ont peur.
- Ce sont leurs femmes. Leurs sacrées putains de bonnes femmes qui leur font du chantage. Dans le genre : ou tu arrêtes te courir après toutes ces putes, ou je te fais cracher une pension avec six zéros.
- Quelles salopes. Je me demande bien de quel droit. Tout ça parce que c’est la crise. Ils nous restent quoi, à nous, alors ?
- Tous les autres types. Ceux qui ne sont pas millionnaires.
- Je ne trouve pas ça drôle. Si c’est vrai, j’arrête tout de suite de chanter. On dirait que c’est fait exprès pour tuer le métier.
- Console-toi quand même. Tous les autres types, ça fait quand même un paquet. Et dans le lot, il y en bien quelques uns qui sont….
- Qui sont quoi ?
- Simplement riches, chérie. Ou alors très riches. Alors continue à chanter. Et soit un peu naturelle. Encore un peu et on nous prendrait pour des filles vénales.
- Tu fais quoi pendant tes RTT ? Pâte à sel ou mosaïque ?
- Absolument rien. Je dors. Je récupère de ce que je me mets la nuit.
- Lamentable. Les RTT c’est pour s’ouvrir aux autres, au monde, et pour donner du temps au temps.
- Tu sais, le monde. C’est le même partout. Je vois pas tant de différences que ça. Y a juste des endroits où on se plaît et d’autres pas. Point barre. Et de toute façon, les RTT je crois que c’est foiré. C’est Martine qui doit faire la …
- Faire quoi ?
- Attends. Je crois qu’y a un truc bizarre.
- Bizarre comment ?
- Chut. Bizarre dans le genre méga-grave. Je crois qu’on a déjà joué la scène. J’ai une réminiscence.
- Tu veux dire que t’as l’impression d’avoir déjà vécu ce qu’on est en train de vivre en ce moment ?
- Oui. Tu m’ôtes les mots de la bouche. On est capturés dans un déjà vu.
- Putain de cycle infernal. J’aimerais pas trop que t’aies raison. Mais alors la première fois on faisait quoi et on disait précisément quoi ?
- On parlait de merde verte qui coule sur le bitume.
- Ben si on est dupliqués dans une réplique de la scène j’ai un énorme doute que ça puisse me convenir.
- Et pourquoi ça ?
- Parce que là on est filmés d’en haut et qu’on regarde en l’air. Ce qui laisserait le champ libre à la supputation que cette fois ça va dégouliner du plafond.
- Quand même, les RTT. C’est bête, hein ?
- Je m’en fous, dans le fond. Le TGV, ça marche. Les RTT, d’avance c’était une autre paire de manches.
- Et maintenant, y a quoi à la place ?
-
Y a rien.
-
L’amour. Le désespoir. La politique, finalement, c’est au niveau des séries télé. Le zéro absolu. La merde verte, au moins ça me parle.
- Je peux te demander un truc ?
- Vas-y. Toi et tes questions, vous me faîtes toujours flipper.
- Le texte qu’on dit, c’est dans le script ou on n’est pas filmés ?
- Non, on a carte blanche. Le vendredi Kranzler fait les courses, la cuisine et des tas d’autres machins qui le gonflent un max. Les dialogues sont écrits par des intermittents grévistes réquisitionnés.
- Ah, je préfère. Mais je crois qu’il faudrait quand même qu’on dégage. Le plafond commence à suinter la Chartreuse.
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